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Ce que la crise a de prévisible, qu'on le veuille ou non

il y a 7 heures
4 min de lecture

Le bébé d’un an trouvé dans un campement il y a quelque temps a secoué le Québec, montrant une fois de plus l’ampleur de la crise de l’itinérance, mais surtout, son étendue, touchant maintenant toutes les phases de la vie.

Et si elle s’étend, l’actualité nous montre aussi qu’elle officialise ses cycles. Les morts récentes de deux personnes en situation d’itinérance en sont une triste preuve. Avec l’automne, le froid qui revient et une soudaine urgence d’agir.

On répète que l’itinérance est un problème complexe, aux causes entremêlées, sans solution simple. C'est vrai. Mais ce qui revient avec les saisons n'a rien d'imprévisible. Il est aberrant d’attendre, chaque année, la mort d’une personne pour se mettre en action à l’approche de l’hiver.


Il est tout aussi aberrant de connaître, chiffres à l’appui, certainestrajectoires qui mènent à l’itinérance et de ne rien faire pour les prévenir.

En effet, au Québec, un jeune sur trois qui sort d’un placement en protection de la jeunesse connaîtra l'itinérance dans les trois années qui suivront. Cette proportion grimpe à 44 % chez ceux ayant séjourné en centre de réadaptation.


Pour eux, l’atteinte de la majorité marque une chute dans le vide plutôt qu'un point de départ; et il ne s’agit pas d’accidents de parcours, mais d’un système.

En plus des cycles prévisibles, voilà des trajectoires prévisibles. Et dans les deux cas, on fait trop peu, trop tard. L'État sait quels jeunes sont à risque, et surtout, à partir de quand ils le seront. Intervenir au moment de la transition vers l’autonomie, c'est prévenir l'itinérance à la source, avant que la rue ne devienne une destination par défaut.


Bien que les programmes existants jouent un rôle essentiel, les services offerts à ces jeunes qui quittent la DPJ devraient s’intensifier au moment même où nous leur demandons de prendre leur envol.

Cela implique d’avoir accès à un soutien financier direct et garanti, quelque chose qui s’approche de la stabilité dont bénéficient généralement leurs pairs n’ayant pas été pris en charge par les services sociaux.

Ailleurs, des prestations visant cet objectif semblent aller de soi. L'Ontario verse jusqu’à 1800$ par mois, bonifiés de 500 $ pour les jeunes aux études, sans pénalités à l’emploi. La Colombie-Britannique offre un soutien inconditionnel de 1250 $ par mois, majoré pour les étudiants. La Nouvelle-Écosse leur verse entre 10 000 $ et 20 000 $ par année. Le Nouveau-Brunswick, le Yukon, l'Alberta et la Saskatchewan ont leur formule. À l’international, la France, l'Angleterre, l'Australie et l'Allemagne aussi.

Pas le Québec.

Pourtant, économiquement, ça se tient. Par exemple, en 2020, la CREVAJ a évalué les bénéfices d’un programme d’accompagnement et de soutien complet. Pour une cohorte donnée, on atteignait potentiellement 108 millions de dollars en bénéfices nets. Et l'essentiel de ce rendement ne venait pas d'une économie de services, mais des diplômes obtenus, des revenus gagnés et des prestations sociales évitées.

Autrement dit, couplée à des services psychosociaux exhaustifs, une prestation financière directe est à la fois une mesure préventive, un investissement rentable et un geste d’équité.

Ces enfants, nous les avons pris en charge collectivement. Comment leur offrir ce qu’une forte majorité de leurs pairs obtiennent naturellement de leur famille : un soutien financier, des conseils, des encouragements, le droit à l'erreur…?

Actuellement, ils n’ont souvent droit qu’à l'aide de dernier recours, assortie de démarches administratives décourageantes.

Difficile d'y voir un tremplin. Heureusement, le nouveau gouvernement s’est engagé à faire de l'itinérance une priorité.

Sur le soutien aux jeunes qui quittent la protection de la jeunesse, il hérite toutefois d'un gênant retard. Souhaitons qu’il soit aussi ambitieux et pragmatique que nous en la matière.

Soutenir ces jeunes dont la société québécoise s'est portée garante, avec une prestation financière directe, c’est leur permettre de se réaliser pleinement, mais c’est aussi une des manières les plus efficaces de prévenir l'itinérance et de briser les cycles. *Cosignataires : Cécile Arbaud, directrice générale, Dans la rue ; Jean-François Archambault, fondateur et directeur général, La tablée des chefs ; Fabienne Audette, présidente-directrice générale, Fondation des jeunes de la DPJ ; Benoit Bernier, cofondateur et directeur du développement, Déclic ; Demetry Cloutier, président, Collectif des ex-placés ; Dre Melanie Doucet, directrice générale, National Council of Youth in Care Advocates, professeure associée, McGill ; Martin Goyette, professeur titulaire, ENAP ; Catherine Ippersiel, instigatrice et porte-parole ; Jennifer Johnson, directrice générale, CHSSN (Community Health and Social Services Network) ; Wendy Khan, directrice générale, Fondation des Centres de la jeunesse et de la famille Batshaw ; Myriam Lepage-Lamazzi, coordonnatrice, Mouvement jeunes et santé mentale ; Marie-Noëlle L’Espérance, directrice générale adjointe, Dans la rue ; Varda Mann-Feder, professeure titulaire, sciences humaines appliquées, Université Concordia ; Judy Martin, directrice générale, The Hylcan Foundation ; Jonathan Paradis, coordonnateur de la prévention, En Marge 12-17 ; Michelle Raposo, gestionnaire de programmes, CARE Jeunesse ; Bernard St-Jacques, consultant spécialisé en itinérance ; Michael Udy, président, Regroupement des fondations pour la protection de la jeunesse du Québec Publié dans La Presse : https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2026-10-19/itinerance-et-jeunes/ce-que-la-crise-a-de-previsible-qu-on-le-veuille-ou-non.php?sharing=true

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